Biblio ― lettre de mission Thiriez

Tout d’abord, extrait de l’intervention de M. Macron le 25 avril en « conclusion du Grand Débat », la partie consacrée aux Corps qui vient au bout de 2 mn de discours, comme la réponse essentielle ― en tout cas la première mesure à prendre (source Elysée et Vie-Publique):

[…] Et dans notre recrutement, notre formation, nous avons plutôt reculé durant ces dernières décennies par rapport à la situation du début de la Ve République. Ce ne sont plus des filières méritocratiques où quand on vient d’une famille d’ouvriers, de paysans, d’artisans, on accède facilement à l’élite de la République, ça n’est plus si vrai. C’est vrai pour les grands-parents et arrière-grands-parents, plus si vrai pour les parents. Il faut s’interroger : le mode de recrutement crée un biais. Ensuite la formation qui y est dispensée. J’ai été touché, ému en tant qu’ancien haut fonctionnaire du soutien massif que beaucoup ont apporté [NB : ici M. Macron parle de manière cryptée : il fait sans doute référence aux réactions face à la « fuite » portant sur la suppression possible de l’ENA] . Enfin néanmoins les mêmes qui apportent le soutien disent depuis des décennies, c’est “un mot, la pensée unique et la haute fonction publique nous a parfois menés dans l’ornière, c’est terrible.” Ce n’est pas totalement faux non plus. Il se peut que j’aie cotisé moi-même.  Si on veut que les hauts fonctionnaires soient formés différemment, il faut repenser la formation, qu’elle soit plus ouverte au monde académique, à la recherche, à l’international qu’il y ait dans le parcours plus d’expériences de terrain, qu’elle soit sans doute plus ouverte aussi au monde universitaire et à ce qu’il apporte, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui. Et enfin, il y a la gestion des carrières de notre haute fonction publique. Aujourd’hui, quand on a réussi les bons concours, on est garantie [sic] d’un succès ou d’une protection à vie. Est-ce que c’est totalement juste et est-ce que c’est totalement bénéfique ? Non. Nous devons gérer très différemment les carrières de nos hauts fonctionnaires, avoir davantage de passerelles tout au long de la vie professionnelle pour permettre, avec des règles de déontologie extrêmement strictes, à des gens qui viennent du privé et du monde associatif, d’intégrer la haute fonction publique à différents moments mais on doit aussi mettre à l’épreuve les jeunes hauts fonctionnaires, ils ne peuvent pas tout de suite accéder aux postes suprêmes et être garantie [re-sic, source Elysée] de ne jamais les quitter. Je souhaite que nous mettions fin aux grands corps. Je pense que nous avons besoin de services d’excellence, de filières d’excellence. Nous n’avons plus besoin de protections à vie et elles ne correspondent plus à notre capacité à attirer les talents et même à les garder. Sur ce sujet, nous mandaterons dès demain Monsieur THIRIEZ qui aura à proposer au gouvernement des réformes ambitieuses sur la base de ce que je viens de dire.

Maintenant voici la lettre de mission confiée par le Premier Ministre à M. Thiriez le 16 mai. Cette lettre a été rendue publique par le magazine Acteurs Publics le 24 mai (article), il est d’intérêt général de la faire connaître ici (téléchargement PDF).

Nul besoin d’être fin connaisseur du sujet pour voir que cette mission n’a rien à voir avec la « suppression » annoncée des Grands Corps : mi-figue mi-raisin (c’est-à-dire « en même temps »), elle ménage « la chèvre et le chou » (pour explorer les expressions synonymes). En fait, aux mieux, elle ménagera les situations acquises, au pire elle conduira à une situation aggravée.

Les personnes qualifiées nommées pour assister M. Thiriez sont :

Mme Soraya Amrani, professeure agrégée de droit à 29 ans [NB : précision donnée par Le Monde, alors que Mme Amrani a 46 ans maintenant], ancienne membre du Conseil supérieur de la magistrature.

Mme Florence Méaux, ex-ENS-Télécom, Cour des Comptes depuis 2000, « DRH de la Fonction Publique »

Précisons que nous avons cherché, à toutes fins utiles, à entrer en contact avec M. Thiriez, pour faire valoir notre analyse et ses bases d’argumentation : par courriel du 20 mai à lui adressé, et après l’avoir rencontré dans un restaurant parisien début septembre. Sans réponse de sa part.

La chute des Corps ? Une loi de la nature

Ci-dessous le texte intégral de la tribune parue le 9 mai 2019 dans Le Figaro (seul journal qui s’est intéressé au sujet, dès une première version de ma part envoyée à plusieurs journaux le 23 avril 2019).

(texte intégral)

Les Grands Corps d’État –issus de l’ENA (Inspection des finances, Conseil d’État, Cour des comptes) ou de Polytechnique (Corps des mines ou des ponts) – sont peu connus du grand public, quoique bicentenaires. Ils sont pourtant étudiés de longue date, par exemple par le politologue américain Ezra Suleiman, qui en 1979 faisait remarquer que l’élite française des Grands Corps avait toujours réussi à limiter aux conditions d’accès le débat la concernant, en esquivant « toute discussion sur sa compétence, son utilité et son action ». Quarante ans après, à l’heure où le rapport complexe qu’entretient la population française avec ses élites s’est exacerbé, il n’est pas impossible que cette phénoménale capacité d’autoadaptation et de survie de ces élites soit toujours à l’œuvre.

Ce sont ces Grands Corps qui occupent actuellement les plus hautes responsabilités de l’État, ainsi que les cabinets ministériels dont ils constituent le vivier ; et ce sont ces Grands Corps qui sont à la manœuvre pour redéfinir, toujours et encore, ce que doit être l’élite ; sans vouloir voir la contradiction dans laquelle ils se trouvent – telle une parabole de Saint-Simon inversée, eux-mêmes constituant, à 200 ans d’écart, l’aristocratie à remplacer (« Supposons que la France perde tous les grands officiers de la Couronne (…) »).

Par ailleurs, il a été annoncé que c’est pour éviter la « protection à vie » dont bénéficient de jeunes diplômés entrant dans ces Corps qu’il faudrait les supprimer, afin de les remplacer par des « filières d’excellence ». Or la notion de « protection à vie » étant inhérente au statut de la fonction publique (Grands Corps ou non), cette justification légère incite à aller chercher ailleurs les explications d’une réforme radicale en effet nécessaire.

C’est au non-dit – le bilan d’action de ces Grands Corps – qu’il faut évidemment se référer. Que depuis 25 ans trois des quatre présidents de la République en soient issus est à prendre en considération dans les résultats en demi-teinte de l’action publique et politique en France. De même, un certain nombre de désastres industriels et bancaires pendant la même période peuvent être en partie imputés à ces Corps, notamment Inspection des finances et Corps des mines ; sans parler du manque de vision dans un certain nombre de domaines technologiques – ou, dans un autre registre, une méconnaissance voire une arrogance envers les PME, comme envers l’Université et la recherche.

La pratique généralisée du « rétro-pantouflage » (membres des Grands Corps partis dans le privé et revenant dans l’orbite de l’État) a aussi démultiplié un entre-soi décisionnel dans une zone grise de structures publiques et parapubliques toujours en extension : agences, autorités de régulation, banques publiques d’investissement de type BPI ou Secrétariat Général à l’Investissement, stratégies d’expansion tous azimuts de la Caisse des dépôts. Le rôle des Grands Corps dans la généralisation des partenariats public-privé, notamment en matière d’équipement (privatisation des autoroutes, aéroports, barrages), des deux côtés de la négociation (État et entreprises), pose aussi problème. Une autre zone grise s’est développée, celle des grands cabinets de consultants privés, devenus un terrain de « pantouflage » privilégié des membres de ces Corps d’État, et qui en viennent à participer indûment et coûteusement à l’élaboration des politiques publiques.

Il ne faudrait pas cependant que l’on aboutisse à une situation plus problématique encore. La notion d’excellence, creuse et interprétable à souhait, crée depuis dix ans suffisamment de dégâts dans la recherche française pour qu’on soit fondé à s’en méfier. Veut-on vraiment accroître encore une fluidité de parcours entre le public et le privé, au risque de ne faire qu’aggraver certains éléments du constat ci-dessus ? N’est-il pas temps au contraire de restaurer la notion d’intérêt général, indépendante des lobbys privés à l’œuvre auprès de chaque ministère, et des stratégies propres des Corps d’État ? L’intérêt général s’apprend-il dans le parcours des high-potential au sein des multinationales ? Ne vaut-il pas mieux réfléchir à juguler ce qu’on doit se résoudre à appeler néolibéralisme – au sens d’une intervention constante de la technocratie d’État (c’est-à-dire des Corps) pour créer de nouveaux marchés par privatisation, dans les équipements, les transports, l’enseignement, la santé ?

Des solutions de bon sens existent. L’Inspection des finances, qui n’a plus aucun rôle régalien, doit être supprimée. Le Conseil d’État comme la Cour des comptes sont à limiter à leurs fonctions juridictionnelles et de conseil au gouvernement, sans accès possible vers la politique ou le privé (il existe encore de telles carrières exemplaires de conseillers d’État), et en mettant fin aux nominations à caractère politique au tour extérieur dans ces Corps – à ne pas confondre avec la promotion par voie interne à l’Administration, à renforcer.

Le Corps des mines lui aussi est à supprimer : pour l’aspect technique, un recensement précis des besoins de l’État en matière d’ingénieurs doit être mené, et un corps unique d’administrateurs techniques (comme les « administrateurs civils », qui ne font pas partie des fameux Grands Corps) est à organiser, avec un recrutement bien plus ouvert qu’aux élèves à peine sortis de l’X; recrutement plus tardif, ouvert à d’autres écoles d’ingénieurs, aux diplômés de l’Université, tous (administrateurs civils et techniques) sur la base d’un doctorat – non un « doctorat d’exercice » comme la haute fonction publique en caresse l’idée depuis deux ans, mais un vrai doctorat universitaire, permettant de mener un travail de création et de recherche, à rebours des critères actuels de formation et de sélection de ces élites.

Enfin, le modèle prévalant du cabinet ministériel – clef de voûte du système des Grands Corps (après recrutement très précoce, à l’âge de 22-23 ans, et avant   «pantouflage » dans le privé ou passage à la politique) – doit être reconsidéré. Les jeunes « corpsards » sont amenés à quitter l’État de plus en plus tôt, compte tenu de l’évolution internationale de la promotion de cadres dirigeants dans les grandes entreprises, et des lois plus strictes sur le « pantouflage » : mieux vaut ne pas avoir servi l’État trop longtemps si l’on veut faire carrière en entreprise – ce qui peut poser un problème déontologique au niveau même du cabinet ministériel.

Ce processus d’aspiration des meilleurs ou réputés tels de Polytechnique ou de l’ENA vers les cabinets ministériels, puis vers les comités exécutifs des grandes banques ou entreprises industrielles, se traduit par un résultat global fort mitigé. Et par une forte casse à l’arrivée, y compris pour les individus eux-mêmes, ainsi qu’un gâchis pour le pays, notamment en matière scientifique pour les polytechniciens suivant ces filières.

Ce n’est qu’en acceptant et en faisant connaître ces constats qu’on pourra aspirer à une forme d’élites renouvelées en France, avec la possibilité de rebattre les cartes d’un système qui a de grandes implications sur toute la pyramide éducative. Il faut se prémunir de nouveaux dispositifs éventuels qui seraient inefficaces – bref éviter que d’autres causes produisent les mêmes effets, sinon les aggravent.

Actualité avril 2019 ― Corps, ENA : supprime ou supprime pas ?

(texte intégral)

Avertissement : Une certaine confusion a pris place dans les annonces du pouvoir entre le 15 et le 25 avril. Le 15 avril, E. Macron devait intervenir à la télévision pour donner « sa réponse » aux Gilets Jaunes et au « Grand Débat ». L’infortuné incendie de Notre-Dame le jour-même a reporté cette intervention au 25 avril. Entre-temps, dès le 16 avril, des informations avaient « fuité » sur la suppression envisagée de l’ENA, provoquant diverses réactions et tribunes dans la presse. Le billet de blog ci-dessous a été écrit en analyse de ces réactions, qui n’étaient que supputations sur des intentions du Gouvernement ; il en va de même du billet de blog ci-dessous. Le 25 avril, E. Macron prend la parole, et la première chose qu’il annonce, au bout de 2 mn de discours, est « la suppression des Grands Corps », et une « mission confiée en ce sens à M. Thiriez ». Nous pensons que cette mission conduira à une situation inchangée, voire pire qu’avant : aussi avons-nous fait cette tribune ci-dessus dans Le Figaro du 9 mai, dont on trouvera le texte intégral dans le billet suivant. 


Analysons ici la « réforme » de la Fonction Publique (envisagée par le Gouvernement en cet avril 2019) à travers notre filtre des Grands Corps, et nous appuyant sur deux articles (article de Benoît Floch, journaliste au Monde ; Luc Rouban, sociologue au CNRS et CEVIFOP de SciencesPo, AOC abonnés; voir aussi interview libre accès de L. Rouban sur Dalloz, « Il faut supprimer les corps et le pantouflage » — merci à Jean-Denis Lefeuvre de nous avoir signalé cet article).

L’article du Monde mentionne quelques pistes intéressantes.  Notamment celle de découpler l’ENA et les trois Grands Corps (Inspection des Finances, Conseil d’Etat, Cour des Comptes) :

LienENA-CorpsL’idée serait de reconstituer un « corps de base » (de type ‘administrateurs civils’ actuels), le jeune qui intègre ce « corps de base » devant faire ses preuves sur le terrain, avant de postuler plus tard à un des trois Grands Corps :

CorpsDebaseCe que confirme le sociologue Luc Rouban spécialiste des élites : [image cliquable pour plus de lisibilité]

Rouban1L’idée de « découplage » entre Ecole (ENA ou X) et Grands Corps (les 3 grands corps susmentionnés pour l’ENA ; les « Corps Techniques », Mines, Ponts, Armement, etc. pour l’X) est intéressante, elle rejoint celle que nous avions émise pour l’X en 2018 — peut-être l’idée fait-elle son chemin, en tout cas elle est dans l’air (notre dossier de candidature à la présidence de l’X, PDF p. 16, et notre article La Jaune et la Rouge journal de l’AX, mai 2018, extrait ci-dessous): [image cliquable pour plus de lisibilité]

articleJR

Au-delà de cette idée de « découplage », il est néanmoins à craindre que le problème ne soit pas pris à la racine, en l’occurrence la racine est la tête (on connaît le vieil adage relatif au poisson), càd que le réel problème vient des trois Grands Corps susmentionnés + des deux Corps techniques issus de l’X (Mines, accessoirement Ponts). Pourtant ce sont ces Corps qui continuent encore et encore à imaginer et décider de ces réformes ! Ce que Luc Rouban ne manque pas de souligner :

Rouban2et ce que je dirai plus crûment ainsi :

Récapitulons ici nos propositions :

  • Pour les Corps issus de l’ENA : suppression de l’Inspection des Finances, des fonctions non strictement juridico-administratives du Conseil d’Etat et de la Cour des Comptes (qui sont des dérives, i.e. vers la politique et vers l’entreprise) (sur le rôle actuel de l’IGF, voir notre récent billet ; sur le Conseil d’Etat, voir notre billet de mai 2017, « De quoi le Conseil d’Etat est-il le nom ? », et la liste de ceux qui s’en sont servis pour faire de la politique, de Fabius à Pécresse et Wauquiez). L’IGF n’étant plus un service régalien doit être supprimée ; la Cour des Comptes et le Conseil d’Etat doivent revenir à leur mission régalienne d’origine (des exemples ici ou de carrières de Conseillers d’Etat qui le sont effectivement).
  • Corrélativement, « découplage » entre l’ENA et ce qui restera de ces Grands Corps : ces derniers forment et choisissent quelques années plus tard (pas à 23 ans en sortie de l’ENA) leurs membres, avec une ouverture plus grande, y compris en conservant voire amplifiant la « voie interne » à l’administration[1]
  • Pour les Corps Techniques (actuellement principalement issus de Polytechnique), et notamment pour les Mines, en pointe sur leur volonté de sauvegarde : définir (cf. ci-dessus) quels sont les besoins effectifs de l’Etat en matière de postes techniques (il en existe, une liste peut même en être dressée, mais la notion d' »ingénieur généraliste », impulsée par les Corps, a toujours empêché que l’on fasse ce travail)
  • constitution d’un Corps d’Ingénieurs d’Etat par fusion de tous les corps techniques actuels (Mines, Ponts et Forêts, le cas échéant y.c. Armement).
  • là aussi découplage entre Polytechnique et ce futur Grand Corps (ce qu’on appelle la fin du « privilège de recrutement », existant depuis 1795, cf. mon billet) : celui-ci, sur la base des postes techniques nécessaires à l’Etat, recrute des étudiants, X, centraliens, universitaires, autres, avec nécessité d’un doctorat scientifique, à partir de 27 ans, pas avant. Le plus urgent est ici le découplage (comme ce qui est envisagé pour l’ENA et « ses » Corps), quitte à faire le Corps unique d’ingénieurs par la suite.
  • si cette réorientation scientifique et technique ciblée sur les besoins d’Etat n’est pas effectuée rapidement par les Corps Techniques, et notamment les Mines — si ce corps veut continuer à ressembler à l’Inspection des finances et à rivaliser avec elle, à promouvoir les pantouflages, etc., qu’il partage alors son sort, càd la suppression pure et simple (pour se convaincre que le problème est à la tête de chacun des deux systèmes, Inspection des Finances d’une part, Mines de l’autre, on relira ce qu’analysait avec précision le sociologue américain Ezra Suleiman… il y a 40 ans, cf. extraits sur mon blog)

Laissons le mot de la fin à Mme Lebranchu (PS), une des rares à avoir finement analysé le problème (Mme Axelle Lemaire PS aussi, mais Mme Lebranchu était, elle plus directement en charge), citée dans l’article du Monde :

Lebranchu

C’est bien là le problème, depuis longtemps, et plus que jamais. Ce sont les mêmes, issus de structures de Corps qui posent problème, et qui ont le pouvoir de décision.

Complément. Dans son interview Dalloz, Rouban apporte quelques éléments plus précis. Il rappelle l’historique des « rapports de pouvoir entre haute fonction publique et le reste de la fonction publique ». Surtout, sur les Corps, il introduit la notion de la catastrophique « organisation en silos »: il faut supprimer cette organisation (donc les Corps), dit-il, en conservant les fonctions (Conseil d’Etat, etc.). D’après nous, ceci nécessite d’autant plus, pour les Corps Techniques, de définir quelles sont les fonctions techniques justifiées dans la Haute Fonction Publique.

Rouban3Enfin, tout en se qualifiant de « réformateur radical »,  le directeur de recherches au CNRS propose l’interdiction du tour extérieur dans les Grands Corps (nomination d’amis politiques au Conseil d’Etat, etc.), et surtout l’interdiction du pantouflage, qui contribue à la notion d’oligarchie public-privé, qui est fort dommageable, et surtout n’apporte à notre sens pas grand’chose ni au monde économique, ni aux intéressés (pour la plupart). Quiconque travaillant sur le sujet (comme Rouban) ou observateur interne du système des Corps (comme moi-même) en arrive à la même conclusion.


[1] Qu’on n’aille pas à ce propos ressortir le vieil argument : « oui mais justement l’ENA a été créée en 1945 pour « démocratiser » le recrutement dans ces Grands Corps, qui avant-guerre se faisaient sur dossier, et favorisaient les grandes familles, les noms célèbres…. ». Ç’a été vrai en 1945 et sans doute pendant une cinquantaine d’années : à présent cet argument fondé sur la prétendue « méritocratie » est faux – comme l’argument méritocratique est caduc, de la classe de 6e au Conseil d’État : cet argument, qui ne fait qu’asseoir l’auto-reproduction des élites, est mis en avant soit par d’anciennes générations qui n’ont pas vu évoluer ni se massifier le système d’enseignement secondaire et supérieur, soit par des personnes qui veulent maintenir ce système d’auto-reproduction.

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Mobilité à l’Inspection des Finances

Se déroule actuellement un moment important de la vie de la haute fonction publique française : l’appel à candidatures annuel lancé par l’Inspection des Finances pour la « mobilité » de fonctionnaires ou de cadres du privé au sein de l’Inspection, pendant 2 ans (document public sur le site IGF, 6 postes proposés, réponse avant L8 avril PDF)

Cette procédure peut paraître anecdotique mais révèle le fonctionnement de la haute fonction publique. L’Inspection des Finances au Ministère des Finances (« 90 membres », précise le document) s’adjoint de manière intensive depuis 2012 des fonctionnaires d’autres Corps, ingénieurs, préfets, magistrats, voire officiers (les cadres du privé acceptés dans cette procédure sont rares, en fait). Pourquoi cette expansion ? D’abord parce l‘Inspection n’a plus assez de membres en propre (de « vrais » membres, pas ceux de passage) — car ceux-ci valorisent de plus en plus rapidement[1] leurs titre et formation dans le privé. Ensuite parce que ses missions s’accroissent, l’Inspection étant devenue le « majordome » des missions « d’inspection » ou de « conseil » de l’Etat (certaines « missions » se font avec 10 corps d’inspection des divers ministères, coordonnés par l’IGF). Cette stratégie d’expansion intra-administration a été délibérément choisie par l’Inspection, face aussi à la baisse de ses missions de base devenus caduques[2] (vérification des trésoreries et des comptables publics — mission qui existe toujours mais s’est beaucoup étiolée avec les comptabilités informatiques).

Quelques extraits en images de ce document :

Image3-ConnaissanceTechnique

L’absence de connaissance « technique » (et il serait utile d’investiguer sur ce que l’IGF appelle « technique ») est revendiquée en gras — dans la grande tradition de la haute fonction publique française (une technocratie sans connaissance technique, comme le relevait déjà le sociologue Suleiman en 1979, qui parlait de « culte de l’amateurisme », extraits sur notre blog):

À tous seigneurs tous honneurs, ce sont bien les Corps d’Etat — avec leur si étroites caractéristiques — qui sont mentionnés en premier de la liste des  candidats « éligibles » :

Image4-Corps

Voilà d’ailleurs un exemple (donné dans le document) d’un X-Mines 2008 passé par cette mobilité IGF 2015-2017 et devenu « conseiller industrie, budgétaire et spatial » [sic] au cabinet de Mme Vidal au MESR en 2017 :

X-Mines-MESR

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C’est un moyen, relativement récent, qu’a l’IGF d’assurer sa mainmise sur les autres Corps d’Etat (son rôle de « majordome ») en proposant des mobilités — c’est le seul Corps à proposer cela, et pour cause. C’est, aussi, par ce type de mobilités que s’entretient l’endogamie de la technocratie française et son emprise sur les « politiques publiques » — l’IGF, à la tête de Bercy, en venant à jouer un rôle de « cabinets de consultants » relatif à ces dites politiques, totalement indépendamment de ses missions d’origine. Ce qui n’empêche pas les mêmes décideurs publics de faire appel à des cabinets de conseil Big6 (McKinsey, Cap Gemini, etc.) pour des missions de « conseil » analogues, rémunérées, avec les mêmes technocrates passés dans le privé (voir notre billet « Extension du domaine de la haute fonction publique »). Les deux mouvements — l’Inspection des Finances et les Corps en général transformés en « cabinets de conseil » d’une part, et les cabinets de conseil privés intervenant de plus en plus dans les politiques publiques —, ne sont en rien contradictoires mais participent d’un même mouvement de brouillage des lignes entre public et privé, et de facilitation des « mobilités » des hauts fonctionnaires vers le privé.


[1] Comme nous l’avons déjà exprimé ailleurs, pour au moins deux raisons : 1) les entreprises recrutent des fonctionnaires « d’élite » plus jeunes qu’auparavant, ceux-ci sont en concurrence avec des cadres internationaux, les « parachutages » à 35-40 ans dans le privé sont de plus en plus rares ; 2) les réglementations plus strictes sur le « pantouflage », qui incitent un jeune fonctionnaire à ne pas trop faire de postes administratifs, afin de ne minimiser les risques de conflit d’intérêt, et de conserver un choix de « sortie » le plus large possible. Ces deux tendances en deviennent antinomiques à la notion de « Corps d’État ».

[2] À la différence des autres corps issus de l’ENA, comme la Cour des Comptes ou le Conseil d’État, qui ont un rôle régalien, l’Inspection a dû trouver un rôle de substitution.


PS : Attention ce genre de fautes d’orthographe (ici, le document d’appel à candidatures) coûterait cher dans une copie de l’ENA ou de recrutement en « mobilité » :

Image2-Faute

Main basse sur le doctorat

La mondialisation de l’enseignement supérieur, depuis une quinzaine d’années, est un peu particulière pour nos élites. D’un côté celles-ci contribuent largement à la promouvoir, avec l’importance démesurée accordée au classement de Shanghai dans les politiques d’enseignement supérieur, avec le mercato organisé des chaires extraordinaires et l’appel permanent au « mécénat » extra-budgétaire pour les financer. De l’autre côté, cette mondialisation promeut des termes étranges, comme « université », ou « doctorat », qui sont de véritables épines dans le pied des élites françaises, polytechniciens ou énarques, une dissonance cognitive, puisque les ressortissants de ces écoles n’ont pour la plupart jamais mis les pieds dans une université.

Mais sidérante est la capacité du système d’élites à inverser les choses à son profit. Les grandes écoles veulent s’appeler « universités[1]  » (ex : projet « NewUni »). Les énarques et grands Corps veulent s’approprier le titre de « docteur ». La passionnante vidéo (30 mars 2018) Acteurs Publics du directeur de l’ENA, le recteur P. Gérard[2], supposée présenter une nème « réforme de l’ENA », en est un exemple cristallin.

acteurspublics

Un point de forme : dans cette vidéo de 30’, pourtant titrée « Débat : des doctorats à l’ENA, quelle réforme pour l’école ? », à trois reprises le directeur répète que la thèse « n’est pas la question centrale » (2’30) (5’) (10’35). Ceci donne une forte propension à penser que c’est bien le sujet principal.

L’inquiétude du directeur tourne de fait autour de la thèse, manquante aux énarques, car « à 50, 55 ans[3], ceux-ci seraient barrés au niveau de hauts postes internationaux (Union européenne, OCDE, UNESCO,…) », parce qu’ils ne sont pas docteurs et qu’ils sont en concurrence avec des fonctionnaires étrangers docteurs (3’30) (10’30) – les thèses étant de précieux sésames à l’international (0’30). L’autre raison invoquée est que cela empêche l’ENA de recruter des élèves étrangers (notamment allemands), puisqu’elle ne délivre pas ce diplôme.

File:Weetbix Stevage.jpg

Le doctorat, précieux sésame, donne des biscuits à l’international. A moins que ce ne soit un doctorat en sésame ?

Le directeur de l’ENA revendique à mots couverts un « doctorat d’exercice », comme ceux des médecins, pharmaciens à l’issue de leurs études (8’30) ; il proposerait d’appeler cela « docteur en administration publique ». Lapsus révélateur, il parle juste après des « vrais » doctorats, ceux qui supposent « une thèse ou un ensemble de travaux ». C’est donc une bien une thèse à la demande qu’il imagine, une sous-thèse, donnée « à ceux qui le souhaitent, un nombre limité d’élèves ou d’anciens élèves » (étrange…) sur la base de travaux faits à l’ENA, « rapports de stage », ou plus tard en poste, « rapports d’administration centrale[4] ».

D’ailleurs, dit le directeur, l’ENA pourrait délivrer des doctorats, comme le font « l’École des hautes études en santé publique (Rennes), l’ENS, l’X » : mais jusqu’à preuve du contraire, ces écoles le font dans le cadre d’une école doctorale rattachée à une université[5]

On relèvera d’autres éléments dans cette vidéo, le sourire gêné du directeur qui préconise que « pour se préparer à la transition numérique, les élèves feront des exercices d’hackaton, de nudge et de design (?) » (18’30). Et l’invocation de la nécessité d’une compétence scientifique (19’15), avec des conférences de J.P. Sauvage, prix Nobel, C. Bréchignac, C. Villani,…, ainsi que l’instauration d’un concours pour 3-4 places de « docteurs en sciences dures[6] à/c de 2019 » (28’).

Mais revenons sur l’aspect doctorat, pour voir la position de nos autres z-élites, celles issues des Corps techniques polytechniciens, extrait d’une lettre[7] de 2015 :

La formation des ingénieurs des grands corps techniques de l’État, classes préparatoires + X (ou école de niveau équivalent) + formation en école d’application, soit au total 7 à 8 ans de formation post bac[8], est incontestablement de très haut niveau. Pour autant elle ne conduit pas au titre de docteur, pourtant devenu le sésame des carrières internationales, y compris pour les fonctionnaires des grands corps techniques en concurrence avec des représentants d’autres pays détenteurs de ce titre. La situation actuelle pénalise donc l’accès des Français aux postes de responsabilité internationale dont l’importance stratégique n’est pourtant plus à démontrer. Aussi, pour asseoir un rayonnement international beaucoup plus large des ingénieurs des grands corps techniques de l’État, il conviendrait de pouvoir leur accorder un titre de doctorat professionnel comme « ingénieur docteur X-ParisTech … ». Ce point mérite d’être étudié dans le cadre des réflexions et des initiatives actuelles sur les doctorats spécialisés, comme les Executive Doctorate in Business Administration.

On voit donc que l’argumentation est à peu près la même que celle de l’ENA. En conclusion, il sera très intéressant de voir comment nos élites, X-corpsards ou ENA, continuent leurs manœuvres pour s’approprier le titre de docteur, en faisant l’économie du travail de recherche et de la démarche scientifique associés.


[1] « De toute façon, les universités, c’est nous, l’X, les grandes écoles, ce ne sont pas Orsay ou consorts » (J. Biot, président de l’X, assemblée générale de l’Amicale du Corps des Mines, décembre 2015).

[2] Ce n’est pas un hasard si, pour la première fois depuis la création de l’ENA en 1945, son directeur est un recteur d’académie (par ailleurs ancien du cabinet Bayrou E.N., ancien directeur de cabinet de R. Dati) : c’est justement pour faire avancer ce genre de sujets.

[3] C’est bien ne pas comprendre grand’chose au principe de la formation par la thèse (et par la recherche) que de dire qu’elle « serait utile à 50 ans » : elle est utile dès qu’on la passe, et le plus tôt possible…

[4] Passons sur le gag qu’est l’idée de considérer un rapport de stage ENA comme validant une thèse. Sur les rapports d’administration centrale – j’en ai un peu d’expérience-, c’est plus subtil : mais ils n’ont rien à voir, vraiment rien (ils mériteraient un billet à eux seuls) avec un travail de recherche sur une problématique de thèse.

[5] Voir par exemple la page EHESP et ses divers partenaires universitaires ; la page ENS est plus subtile, puisqu’elle ne mentionne pas les universités – mais chaque numéro d’école doctorale réfère en fait à une université (ou à l’EHESS) ; et la page Polytechnique fait (encore) référence à « un diplôme de doctorat de l’Université Paris-Saclay préparé à l’École polytechnique. » Derrière cette « réforme de l’ENA » se joue aussi pour elle le fait d’acquérir le statut de « grand établissement » (qu’elle n’a pas) ; mais ce statut n’a pas de rapport direct avec le fait de conférer des thèses, qui restent l’apanage de l’université, dans tous les pays du monde.

[6] Attention, ce sera réservé aux sciences dures, hein ! parce que des docteurs en SHS, en histoire, en sociologie, en philosophie, voire en droit, c’est moins fort qu’un énarque, bien sûr…

[7] Lettre du 17 avril 2015 à Bernard Attali (dans le cadre du rapport Attali sur l’X), du président de la FCGTE Fédération des Grands Corps Techniques de l’État, M. F. Dambrine (Corps des Mines).

[8] J’ai de quoi vraiment douter pour l’enseignement de 3 ans du Corps des mines (deux ans en stage d’entreprise et un an en cours très généraux et mémoire en dernière année) qu’il soit conforme aux canons universitaires, et encore moins à ceux d’un doctorat.

(merci à Martin Andler d’avoir attiré mon attention sur cette vidéo Acteurs Publics)

Voilà pourquoi, Madame, votre industrie est malade

Notre blog connaissant un certain succès (très relatif), nous avons reçu un prière d’insérer, ce que nous faisons avec plaisir (nous en sollicitons d’autres, d’ailleurs). Il concerne le feu FSI Fonds Stratégique d’Investissement (2008-2013, aujourd’hui intégré dans BPIFrance). Ce « fonds souverain » (sic) était une création de N. Sarkozy, l’interventionniste tous azimuts : il a permis l’ « extension du  domaine d’action » des Corps d’État (notre feuilleton #3), avec recyclage par rétro-pantouflage d’un certain nombre de corpsards passés dans l’industrie privée et remerciés à la cinquantaine (comme cela arrive souvent à cet âge-là). La République, bonne mère, accueille ses enfants prodigues (mais prodiges, à voir… !) dans ce genre de structures parapubliques (CDC, FSI, BPI,…)[1] qui ont pullulé ces dernières années. Le FSI a été dirigé de 2010 à 2013 par un X-Mines (ex-Arcelor-Mittal), avant d’être fusionné dans la BPI, actuellement dirigée par un inspecteur des Finances (ex France-Télécom).

logo de Fonds stratégique d'investissement

Le FSI (décembre 2008-juillet 2013), repris par la BPI.

Le prière d’insérer que nous avons reçu concerne le groupe papetier Sequana (ex-ArjoWiggins, ex-Arjomari-Prioux) et le brillant investissement de 70M€ que le FSI réalise en 2012 dans cette entreprise en grande difficulté (et qui l’était déjà au moment de l’investissement du FSI). Nous le reproduisons quasi tel quel :

  • Sequana est le grand groupe papetier français, avec ses filiales Arjowiggins (production de papier), et Antalis (distribution de papier).
  • En 2007, un financier, Pascal Lebard[2] acquiert 20% du groupe Sequana, et une montagne de dettes. Sa holding de reprise, DLMD, avec 60 M€ de capital, emprunte 160 M€ aux banques.
  • Au sein de Sequana, les dettes sont déjà importantes, le dirigeant les amplifiera pour pouvoir se verser un dividende, nécessaire à l’équilibre financier de DLMD.
  • Cette politique, et la crise de 2008, amènent le groupe au bord du gouffre : l’action Sequana perd 93% par rapport au prix d’entrée de Pascal Lebard. Fermeture de l’usine de Rives (Isère) en 2011.
  • Les banques prennent le contrôle de DLMD. Début 2012, un rééchelonnement de la dette de Sequana, ainsi qu’une forte majoration des taux d’emprunt est annoncée. L’entreprise est en perdition.
  • Mais en juin 2012, un sauveur se présente : c’est le FSI ! Il met 70 M€, et devient, à 20%, le premier actionnaire du groupe (sur une augmentation de capital de 150M€)
  • En 2013, après des résultats catastrophiques, Sequana annonce devoir, pour la seconde fois, rééchelonner sa dette. L’action s’effondre encore plus. Le groupe capitalise moins que l’augmentation de capital de juin 2012. Avec la même somme, FSI aurait pu, en 2013, avoir 50%, au lieu de 20%. Il a perdu en moins d’un an 40% de son investissement. En 2014, la nouvelle équipe Bpifrance (qui a repris le FSI… et ses dettes) ne suit pas l’augmentation de capital. En 2015, fermeture de l’usine de Wizernes (Pas-de-Calais).

And the question is : Quel était l’objectif du FSI, fonds public d’État ?

  • Dynamiser le groupe : mais alors pourquoi maintenir un dirigeant alors que le titre a perdu 93% sous sa direction[3] ?
  • Si la chute des résultats (et donc des cours) n’est pas la faute de la direction, mais celle du secteur, alors pourquoi investir dans ce secteur ?
  • Et si la chute du cours de l’action provient de la dette, pourquoi le FSI investit-il seulement 75 M€ (pour une dette en avril 2012 de 800 M€), sachant que c’est insuffisant pour régler le problème, et sans négociation avec les banques ?

Nous n’irons pas plus loin dans l’analyse du groupe Sequana – ce n’est pas notre métier, et il est côté en bourse. Mais l’analyse rétrospective du FSI est à conduire. Et ce faisant, tirons quelques explications des malheurs d’une certaine industrie française, celle d’un capitalisme sans responsabilités :

  • Le FSI, premier actionnaire, qui investit sur argent public, et perd sa mise. N’en jamais parler, car les responsabilités pour ce fiasco au sein du FSI risqueraient d’apparaître.
  • Les banques, qui rééchelonnent 2 fois la dette, qui savent parfaitement qu’elle ne sera pas remboursée en totalité, mais qui préfèrent ne pas dégrader leur bilan, quitte à garder des actifs « zombie », et qui se taisent pour ne pas être gestionnaires de fait.
  • Et voilà comment la France joue perdant dans l’industrie. Pas à cause des salaires, ni du « manque de flexibilité de l’emploi », mais à cause d’un capitalisme de connivence.

Annexe :  Un inspecteur des finances au Conseil de Sequana depuis 2008 : un soutien de poids.

Jean-Pascal Beaufret (né en février 1951) est HEC, ENA, Inspecteur des finances. Cabinet du Premier Ministre L. Fabius 1984-1986. Monte les échelons à la direction du Trésor. Nommé sous-gouverneur du Crédit Foncier fin 1994 par la droite qui voulait s’en débarrasser ; sa nomination est annulée par le Conseil d’État deux ans plus tard ! (fait quasi-unique, cf. article Libération, 9 décembre 1996, « Tremblez, hauts fonctionnaires recasés »). Nommé directeur général des Impôts à Bercy sous Jospin (1997-1999). Pantoufle chez Alcatel comme directeur financier (1999-2007). Membre du directoire de Natixis (2008-2009), où il est appelé par son ami des cabinets ministériels Dominique Ferrero, et bien que « n’ayant aucune expérience dans la banque d’investissement » (nb. sources). Voir l’article au vitriol qui est consacré à Beaufret par Libération à ce moment-là, « 1,5 million d’€ [en un an] pour regarder sa boîte couler », 10 avril 2009. Depuis 2009, sort des écrans (et pour cause). Gestionnaire de fonds d’investissements et sociétés de capital-risque, personnels ou en liaison avec des banques (Goldman Sachs). Depuis 2008, administrateur, vice-président du conseil d’administration et président du comité des comptes de Sequana.


[1] Elle les accueille non par leur statut – puisqu’ils ne sont plus fonctionnaires – mais grâce aux réseaux qu’ils ont dans la haute fonction publique. Ajoutons, comme nous l’avons déjà dit dans notre feuilleton, que ces organismes parapublics ne sont absolument pas soumis aux règles salariales de la fonction publique : ces ex-dirigeants peuvent y retrouver des salaires pas forcément égaux à ceux qu’ils avaient dans l’industrie, mais pas sensiblement inférieurs non plus.

[2] A ce moment-là, on trouve un article absolument dithyrambique des Echos sur ce dirigeant (article de T. Madelon, 14 septembre 2007). À l’aune de l’analyse critique de ces bérézinas industrielles, la presse, même sérieuse (Les Échos), laisse des plumes (cela explique aussi pourquoi le type d’étude rétrospective que nous faisons là est peu souvent faite dans la presse). Tout se passe comme si les journalistes économiques (compétents) des grands journaux (Les Echos, Le Monde), prenaient fort peu de recul par rapport aux « éléments de langage » donnés à un instant donné par les entreprises, et en conséquence fort peu de recul historique. Les investisseurs, eux, s’y trompent moins, faisant dévisser le titre en quelques jours ou mois (même si cela est aussi révélateur d’excès).

[3] Cf. toute dernière phrase de l’article du Monde, « Le papetier français Sequana ferme trois usines », sept. 2012.

Liste des participations du groupe BPI (mandats d’administrateur détenus), telle qu’elle figure dans un rapport Sequana de 2016

Mandats BPI

L’AFEP, le lobby patronal des Grands Corps

L’AFEP (Association française des entreprises privées) étant sous les feux de l’actualité (on parle d’un code de gouvernement des entreprises, créé en 1995, réactualisé récemment — dont j’ignorais comme beaucoup sans doute l’existence ; des universitaires ont écrit une tribune dans Le Monde du 20 février 2018 à ce propos, notamment sur la rémunération des patrons), je me décide à accélérer ce billet que je voulais faire sur l’AFEP de longue date. La page Wikipédia de l’AFEP étant très lisse, ou lissée, quelques compléments sont nécessaires.

Ce que je voudrais montrer ici (mais peut-être d’autres l’ont-ils fait avant — peu d’études systématiques existent semble-t-il), c’est que l’AFEP est le bras armé ou l’instrument de lobbying des « chefs d’entreprise issus des Grands Corps », dans leur dialogue avec l’Etat. L’AFEP, c’est d’abord et avant tout – elle s’en défendrait sans doute – des X-Ponts, des X-Mines, des énarques.

Pour cela un peu d’histoire est nécessaire. L’AFEP est créée en décembre 1982 par Ambroise Roux (1921-1999, X40, X-Ponts), PDG de la Compagnie générale d’électricité (CGE), parfois décrit à l’époque comme « parrain du capitalisme français[1] » ; Roux fait toute sa carrière à la CGE de 1951 (après un passage obligé en cabinet ministériel, sous la IVe République) à 1981, date de l’arrivée de la gauche au pouvoir, où il démissionne avant la nationalisation (avant d’être démissionné, puisqu’il était clairement classé à droite)[2].

Ambroise ROUX, PDG de la Compagnie Générale d'Electricité.

Ambroise ROUX (1920-1999), PDG de la Compagnie Générale d’Electricité (photo Guy Le Querrec/Magnum Photos, s.d.)

L’AFEP, à sa création, c’est un mélange entre plusieurs tendances : 1) la crainte de l’arrivée de la gauche au pouvoir et de ses premières mesures économiques (gvt Mauroy), et le souci de défendre les intérêts de ses membres contre le pouvoir ; 2) la volonté d’exercer un lobbying spécifique de ces grandes entreprises face au nouveau pouvoir — lobbying différent de celui du MEDEF (CNPF à l’époque), organisation jugée trop étriquée, trop « conservatrice », pas assez « intelligente[3] ». De manière intéressante, c’est exactement à ce moment-là (décembre 1982[4]) que se crée la Fondation Saint-Simon, émanant du monde universitaire et d’une autre partie des Grands Corps (les responsables de l’entreprise Saint-Gobain, X-Mines, InspFinances), avec un objectif analogue quoique plus coopératif (convertir le socialisme tendance Mauroy à l’économie néo-libérale). On peut sans trop se tromper considérer que, face à la gauche au pouvoir, l’AFEP est une réaction patronale « de droite », la Fondation Saint-Simon une réaction « de 2nde gauche », ou gauche rocardienne. Par la suite, ce distinguo s’estompera, la Fondation Saint-Simon s’arrêtant, et l’AFEP nommant à sa tête des personnalités de cette seconde mouvance (ex. P. Pringuet, ex-cabinet Rocard).

Sur 7 présidents de l’AFEP depuis sa création, 1 est X-Ponts (Roux, donc, de 1982 à 1999), 3 sont X-Mines (B. Collomb et J.M. Folz de 2001 à 2010, P. Pringuet[5] de 2012 à 2017) ; sur 36 ans écoulés depuis sa création, elle ne connaît que 5 années d’une présidence hors Grands Corps : Didier Pineau-Valencienne (HEC, PDG de Schneider Electric), de 1999 à 2001, Maurice Lévy[6] (PDG de Publicis) de 2010 à 2012, Laurent Burelle (groupe Burelle, Plastic Omnium — sans doute le premier patron familial à la tête de l’AFEP) depuis 2017. Cependant M. Soulmagnon (X-Mines, ancien du cabinet d’A. Juppé Premier Ministre 1995-1997) est directeur général de l’AFEP depuis l’arrivée de M. Pringuet en 2012 (il y était directeur depuis 2009). Sur les 15 administrateurs actuels de l’AFEP, on peut compter 10 anciens hauts fonctionnaires (2 Corps des Mines, 3 Inspection des finances, 1 Conseil d’Etat, 4 ENA dont 2 X-ENA MM. Hermelin PDG de Cap Gemini et Mestrallet PDG d’ENGIE).

Si l’on doit retenir un seul élément de doctrine de l’AFEP, c’est le soutien tous azimuts des grands groupes contre les PME (d’où la nécessité de se démarquer du MEDEF, qui se démarque lui-même de la CGPME) dans les politiques publiques. Cette doxa est très présente dans les ouvrages de J.-L. Beffa (X-Mines, ancien président de Saint-Gobain[7]), et dans sa proposition et sa présidence de la feue Agence de l’Innovation industrielle (2005-2008, créée sous Chirac, supprimée par Sarkozy), censée soutenir les programmes industriels des grands groupes. Elle se manifeste par un soutien sans faille au CICE (Crédit d’impôt pour la compétitivité des entreprises, bien plus utile et plus facile d’utilisation pour des grands groupes[8]) Elle est d’ailleurs reprise telle quelle dans le discours du nouveau président de l’AFEP :


[1] Mais aussi « plus puissant lobbyiste du patronat français » (via l’AFEP), cf. article de Libération du 6 avril 1999, à sa mort. Ce quotidien consacre deux pleines pages, en cœur de journal, à la mort d’Ambroise Roux. L’article nuance de manière amusante l’aversion de Roux envers la gauche : il abhorrait le socialisme, mais de par ses responsabilités, eut à connaître F. Mitterrand, et les deux hommes s’apprécièrent beaucoup, se voyaient en tête-à-tête : c’était sans doute le Mitterrand fasciné par l’Action française dans sa jeunesse qui appréciait Roux (celui-ci s’affirmait comme monarchiste, comme le rappelle l’article), ou le Mitterrand de la IVe République ; la parapsychologie aussi les réunissait.

[2] Il faut se figurer cette période où l’autre groupe tout-puissant du capitalisme français, la Compagnie Générale des Eaux (CGE… aussi) est tenue par un autre X-Ponts, Guy Dejouany (1920-2011, X1940), DG puis PDG de 1972 à 1992. Il était de la même promotion de l’X et des Ponts qu’Ambroise Roux.

[3] Nous avons souligné précédemment, dans notre feuilleton, une certaine distance hautaine maintenue par l’AFEP et ses patrons de Grands Corps envers le CNPF/MEDEF.

[4] Voir article du Monde Diplomatique, « Les architectes du social-libéralisme », septembre 1998. La Fondation Saint-Simon exercera de décembre 1982 à 1999, date de sa dissolution.

[5] Nous avions pu nous étonner à l’époque que M. Pringuet cumule les fonctions de président de l’Amicale du Corps des mines et de président de l’AFEP, de 2014 à 2017, avec des prises de position très politiques ; ceci en dit long sur l’écartèlement des Corps entre une mission publique (celle du Corps des Mines) et l’extension très politique de son rôle en entreprise. Ceci se traduit même dans la caducité de la notion d’ « esprit de corps », compte tenu des différences de salaire, et même le grand écart qui s’est creusé depuis 20 ans, entre un ingénieur des mines débutant ou confirmé en administration, et le salaire d’un PDG du CAC40 (comme l’ancien président de Saint-Gobain M. Beffa).

[6] Par son métier de prestataire de publicité/communication auprès des grands groupes, M. Lévy de Publicis reste très lié à ceux-ci et très dépendant d’eux.

[7] L’article de Libération susmentionné sur Ambroise Roux explique comment Beffa, homme de pouvoir, voulait prendre la succession de Roux à la tête de l’AFEP en 1998. Roux, par désaccord politique (Beffa se veut de centre-gauche, et Roux était bien ancré à droite) aussi bien que corporatiste (X-Mines contre X-Ponts) l’en avait empêché. Mais le groupe Saint-Gobain, fine pépinière de corpsards, est depuis 1982 très présent au Conseil de l’AFEP (via Beffa, puis via son PDG actuel M. de Chalendar de nos jours).

[8] Voir par exemple la tribune dans Le Monde du 7 mars 2017 de patrons issus du Cercle de l’Industrie, en faveur de « l’industrie » et du CICE ; ce n’est pas là l’AFEP, mais ces PDG sont membres voire administrateurs de l’AFEP. Sur 7 signataires, 5 sont Corps des Mines (plus un assimilé), 1 inspecteur des Finances.

Biblio — Articles B. Bobe

Emmanuel Macron en visite à l’École polytechnique le 25 octobre 2017 à l’occasion de son déplacement sur le plateau de Saclay. J. Barande/École polytechnique/Flickr, CC BY-SA

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Suite à ma tribune dans The Conversation, « Rompre la malédiction de la dualité université–grandes écoles » (23 janvier 2018), mon attention a été attirée (au hasard d’une newsletter Commentaire) par deux articles de Bernard Bobe, ancien professeur à ENSupChimieParis, ancien directeur de ParisTech :

  • un article dans The Conversation, « La refonte de l’X : une quatrième occasion manquée en 125 ans ? »  (4 janvier 2016).
  • plus détaillé, un article dans Commentaire janvier 2015 (en téléchargement libre sur ResearchGate) « Le baroque universitaire français », qui reprend l’historique des rapprochements ratés entre grandes écoles et universités.  L’incipit annonce une analyse  intéressante  :
    L’auteur note : « Les entreprises françaises sont souvent dirigées par des hommes qui n’ont jamais été confrontés à la recherche ; ils recrutent des diplômés des mêmes écoles dans un processus endogamique bien connu […] Un autre effet néfaste de ce système hyperélitiste est de développer l’arrogance et la culture du mépris […] Des élites républicaines devenues des castes ».

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Il émet l’intéressante hypothèse selon laquelle V. Peillon a été remercié de l’Éducation nationale « principalement parce qu’il s’est attaqué aux rémunérations des professeurs des classes préparatoires. » Il termine en citant Marc Bloch (1944) (comme je le fais ici): « « Ce qui nous a toujours frappés chez vos gouvernants, me disait naguère un ami norvégien, c’est le peu d’intérêt qu’ils portent aux choses de l’esprit. ».

Biblio — Loi du 30 Vendémiaire an 4

« Loi concernant les Écoles de service public », du 30 Vendémiaire de l’an 4 (22 octobre 1795) de la République française, une et indivisible.

Incipit

Cette loi (toujours en vigueur) est intéressante, car elle donne à Polytechnique, juste après sa création en 1794, l’exclusivité de recrutement dans les Grands Corps d’État (qui existaient avant elle) :

Privilège

Bon, bien évidemment les choses ont un peu évolué, ce n’est plus une exclusivité mais en reste quasi-une (recrutement 2018 ; saisie d’écran O. Berné Twitter) :

Recrutement

(ce qui n’est pas banal non plus, c’est qu’il arrive que les « 2 élèves de Mines et Télécom » soient aussi… polytechniciens, i.e. « civils des Mines », avant d’être recrutés par le jury comme « Corps des Mines »).

Le premier historien de l’X, Ambroise Fourcy (1778-1842), dans son Histoire de l’Ecole polytechnique (1828, Gallica) appelle cette exclusivité de recrutement le privilège (privilège qui distingue l’X des autres écoles d’ingénieurs, ses « concurrentes »); et déjà à ce moment-là, le bien-fondé en est discuté (certains proposent même « l’abolition du privilège« , càd la possibilité que d’autres écoles puissent fournir les Grands Corps d’État):

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Fourcy2

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Biblio — Laurent Schwartz 1977 « L’X et son image »

L’X et son image

article LE MONDE du 18.11.1977 à 00h00 • Mis à jour le 18.11.1977 à 00h00 | LAURENT SCHWARTZ (*)

Notre système de formation des ingénieurs traverse, à mon avis, une crise grave. Professeur à l’École polytechnique, qui en constitue la clef de voûte et le symbole, j’ai pu constater l’approfondissement de cette crise. Je crois qu’il est de mon devoir de présenter ce problème à l’opinion publique, en vue d’un débat élargi et renouvelé.

« Former des cadres de très haut niveau scientifique et technique, en majorité des Ingénieurs « , telle est la finalité de l’École polytechnique, proclamée lors de sa création par la Convention, constamment réaffirmée, la dernière fois en 1974 lors d’un conseil interministériel à l’Élysée. Jusqu’en 1914 l’École a donné à la France, outre de grands scientifiques comme le mathématicien Henri Poincaré, de grands ingénieurs comme Albert Caquot et surtout la masse des ingénieurs qui ont contribué à la prospérité et au renom de leur pays. Depuis plusieurs décennies, cette finalité, réaffirmée dans les textes, a été de plus en plus niée dans les faits. Les anciens élèves sont de moins en moins utilisés dans la technique et la science, de plus en plus dans la gestion. Ils n’y sont pas préparés et n’y utilisent pas leur formation scientifique.

D’après une enquête de la Fédération des associations et des sociétés françaises d’ingénieurs diplômés (tableau ci-dessous), les polytechniciens sont, par rapport aux ingénieurs de toutes origines, plus concentrés dans l’administration, les affaires et le commerce et moins dans les domaines industriels classiques (construction mécanique ou électrique).

Le secteur tertiaire rassemble 75 % des anciens polytechniciens, si bien, dit Paul Granboulan « qu’il serait tentant, en guise de boutade, de changer le nom de polytechnique en polyservices (1) « .

Certes l’administration est très importante. La présence aux côtés d’anciens élèves de l’ENA (École nationale d’administration) d’administrateurs à formation scientifique est éminemment souhaitable. Mais alors il serait bon qu’ils aient été, sauf quelques exceptions, de vrais ingénieurs pendant cinq, dix ou quinze ans. Les directeurs scientifiques des industries étrangères ont d’abord été des scientifiques, alors que les jeunes X deviennent souvent très vite des administrateurs, sans expérience ni technique ni scientifique (ni d’ailleurs aucune autre !). Ils perpétueront à leur tour la tendance déjà trop grande de notre industrie (et de nos industriels) à mépriser la recherche et le développement.

L’humanité est confrontée avec d’immenses problèmes : énergie, matières premières, équipement du tiers-monde, lutte contre la pollution, santé… La recherche et le développement seront nécessaires à tous les niveaux. L’industrie française n’est pas suffisamment compétitive et la recherche scientifique survit difficilement. Ainsi 40 437 brevets d’invention ont été déposés en France en 1975 (plus par des étrangers que par des Français) contre 60 095 en Allemagne fédérale et 159 821 au Japon (2). Certes nous avons des techniques de pointe, mais pas une technique en pointe globalement : Concorde est une très belle réalisation technique (sans discuter de son utilité) ; si l’aéronautique américaine le met en péril par des procédés commerciaux ou politiques plus que techniques, c’est essentiellement parce qu’elle domine 95 % du marché de la branche par son avance technique générale. Pour l’informatique, la France dépend presque complètement des États-Unis, et, aux yeux d’un industriel américain, pour les semi-conducteurs elle serait presque au niveau du tiers-monde (3). Au contraire, dans le domaine de l’armement, où un effort massif de recherche et de développement a été fait, notre industrie se montre capable d’exporter ; est-ce satisfaisant sur le plan éthique ? L’Allemagne fédérale, elle, exporte dans le monde entier ses machines-outils.

L’École polytechnique recrute chaque année trois cents élèves parmi les meilleurs, après une intense préparation scientifique, par un concours difficile à base de mathématiques et de physique. On les versera ensuite dans la gestion. Après une ponction aussi large dans le potentiel scientifique du pays, c’est un inadmissible gaspillage de cerveaux. L’enseignement à l’École devient inadapté devant l’absence totale de politique de formation : peu d’options, plutôt une caricature ; un tronc commun encyclopédique (treize cours sur seize) portant sur les mathématiques pures et appliquées, la physique, la chimie, la mécanique et l’économie ! Bien sûr, l’École est  » polytechnique « , et la pluridisciplinarité est une bonne chose. Mais dans cinq matières aussi vastes on ne peut apprendre que des rudiments, sans valeur formative. Ceux qui travaillent beaucoup doivent le faire dans des conditions désagréables, condamnés à bachoter, alors que leurs camarades d’autres établissements similaires ont la sensation de participer durablement à l’aventure scientifique et technique. Depuis des années, élèves et enseignants demandent un enseignement diversifié, certes non spécialisé, mais comportant du travail personnel en profondeur (4).

On parle souvent de réforme à l’École sans jamais vraiment rien changer : les dernières réformes ont été imposées par l’administration malgré l’avis presque unanime des élèves et des enseignants. L’atmosphère à l’École devient lourde, oppressante, moins pour des raisons de personnes, que parce que les vrais problèmes ne peuvent jamais être posés. Du mécontentement des élèves, on ne voit à l’extérieur que des manifestations symboliques sur le port de l’uniforme ; mais ce sont là des épiphénomènes qui cachent une tension et un malaise autrement plus graves.

Si ceux des élèves qui travaillent souffrent des déséquilibres de l’enseignement, trop d’entre eux travaillent peu, ou mal ou pas du tout. L’État dépense 300 000 francs par élève et leur salaire en deuxième année d’École est de 3 800 francs par mois. Il ne serait pas normal de leur reprocher leurs salaires, ce n’est pas eux qui l’ont choisi ; mais il reste vrai que tout salaire exige un travail et l’accomplissement du contrat. Ils savent trop bien qu’à la sortie de l’École ils trouveront un emploi, sans compétition avec les autres jeunes gens de leur âge. Par semaine, ils ont douze heures d’enseignement scientifique, six heures d’humanités et sciences sociales, soit vingt-deux heures de cours en tout (y compris les classes d’application). Depuis l’installation à Palaiseau, où une amélioration a été constatée, un grand nombre d’entre eux ne travaillent encore pas plus de deux heures chaque cours ce qui fait seulement trente-deux heures de travail hebdomadaires (sport compris !)

Laxisme et mensonge

Certes, l’élève qui entre à l’X doit former sa personnalité et varier ses occupations. Mais partout ailleurs dans le monde, les étudiants de niveau comparable travaillent plus. Une telle situation ne peut se perpétuer que parce que les jurys de fin d’année (où les enseignants sont en minorité) ont toujours été d’un incroyable laxisme (par exemple, laissent passer tous les élèves, alors que plusieurs dizaines ont des notes uniformément mauvaises). Quant aux enseignants, ils se sentent de plus en plus inutiles et voient bien qu’ils ne sont que des potiches d’honneur, permettant qu’on croie à l’extérieur à la haute vocation scientifique de l’École ; on les rend finalement complices d’un mensonge.

À cette situation, je n’ai pas de remède miracle. Il s’agit plus d’un problème de société que d’un problème interne à l’École polytechnique. La dévalorisation de la technique en face de la gestion, la dévalorisation technique des grands corps de l’État appellent une réflexion approfondie. C’est pour cela qu’après dix-sept ans de tentatives vaines pour faire évoluer de l’intérieur l’École polytechnique, lieu où les contradictions du système que j’ai décrites atteignent leur paroxysme, je fais ici un appel solennel aux pouvoirs publics et à l’opinion publique. L’École polytechnique concerne tous les citoyens pas seulement parce qu’elle coûte cher mais surtout parce qu’elle a valeur de symbole et draine une partie de l’élite scientifique. Trois réformes sont urgentes, faute de quoi la dégradation actuelle pourra devenir irréversible :

  • Restaurer la finalité technique et scientifique de l’École à l’intérieur et à la sortie ;
  • Instaurer un enseignement plus diversifié en vue d’un travail en profondeur ;
  • Motiver ainsi les élèves, et obtenir de tous un travail sérieux.

Ces conditions me paraissent indispensables pour que cette grande école puisse contribuer effectivement au développement national, en conformité avec ce qu’on attend d’elle.

(*) Professeur à l’École polytechnique, membre de l’Institut.

LaurentSchwartz.jpg

Laurent Schwartz (1915-2002) (image WikiCommons, Konrad Jacobs, Erlangen, Mathematisches Institut Oberwolfach)

(1) À propos d’une enquête de la FASFID, la Jaune et la Rouge, février 1976.

(2) Revue mensuelle de l’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle (Genève).

 (3) Article du Monde du 19 avril 1977 :  » Composants électroniques, peut-on encore sauver l’industrie française ? par Jean-Michel Quatrepoint.

 (4) Lettre de M. Leprince-Ringuet et moi-même à M. Louis Armand, président du Conseil de perfectionnement de Polytechnique, 4 juillet 1966.

En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/archives/article/1977/11/18/l-x-et-son-image_2883513_1819218.html

[compte tenu de l’importance de cet article et de son auteur, ainsi que de l’actualité visionnaire de la plupart des points, j’ai pris la liberté de le reproduire depuis les archives du Monde et de le mettre en ligne sur ce blog en janvier 2018 ; si le journal souhaite que je retire cela – ce serait sans doute contre la volonté de L. Schwartz j’imagine –, qu’il me le fasse savoir. A. M.]

[p.m. ma tribune The Conversation du 23 janvier 2018, dans laquelle je cite cet article de L. Schwartz]

[et en complément ci-dessous, extrait d’un article de Jean-Louis Basdevant, professeur à Polytechnique à l’époque, qui donne des précisions sur les différentes démarches faites par Schwartz en 1977, in Bulletin de la SABIX, n°59, juin 2016, p. 66]

Schwartz-Basdevant