Bref retour sur 35 ans d’histoire industrielle française

gan(zoom sur épisode 4 du feuilleton consacré aux bérézinas industrielles et financières)

Un retour sur l’histoire récente des grands groupes français s’avère nécessaire. L’idée est de montrer comment la technocratie tient un certain nombre de ces groupes (privés, ou publics, même si ces derniers diminuent en nombre) sur une longue période, et de rappeler certains « accidents » oubliés, en complément de l’épisode précédent. Il s’agit aussi de rappeler un certain nombre d’histoires industrielles très liées à notre sujet principal[1] – il s’avère qu’en matière d’histoire économique (histoire des groupes industriels et financiers), nous avons la mémoire courte (notamment pour les désastres financiers).

  • Ce qui était la Compagnie générale d’électricité en 1980. Dirigée de 1970 à 1982 par le puissant Ambroise Roux, X-Ponts, clairement situé à droite ; fondateur en 1982 de l’AFEP (Association française des entreprises privées), conçu au moment de l’arrivée du pouvoir socialiste comme un organe de pression des grandes entreprises[2]. Lui succède un autre X-Ponts, plus socialo-compatible, Georges Pébereau, PDG de 1982 à 1987. Celui-ci est remplacé par le gouvernement Balladur par un autre X-Ponts, Pierre Suard, PDG de 1987 à 1995. C’est Serge Tchuruk (X-Armement) qui lui succède.
    Ce conglomérat, qui s’appelait au moment de sa re-privatisation en 1987 Alcatel-Alsthom, donnera lieu à deux désastres industriels, correspondant à chacune de ses branches :
    1 → la lente agonie du groupe de télécommunications Alcatel[3] (sous la direction de S. Tchuruk de 1995 à 2006), par fusion avec le groupe américain Lucent en 2005, puis absorption d’Alcatel-Lucent par Nokia en 2015.
    2 → la déconfiture d’Alstom (voir épisode 4).

CGE

  • Ce qui était la Compagnie générale des eaux jusqu’en 1998. Dirigée de 1976 à 1996 par un autre X-Ponts, Guy Dejouany. La fin de règne de ce hiérarque (entre ses 70 et ses 75 ans) est ponctuée de rivalités de succession[4]. Un premier successeur interne pressenti est Jean-Marc Oury (ENS-Corps des Mines), arrivé à la Générale dans cet objectif ; ses déboires financiers à la tête de la filiale Immobilière Phénix le disqualifient. Dejouany fait alors appel à Jean-Marie Messier, X-ENA Inspecteur des finances.
    Le conglomérat (que Messier renomme Vivendi) donnera lieu à trois branches :
    1 → le désastre bien connu constitué par les investissements dans les nouvelles technologies (à noter que CGE avait déjà investi dans Havas Communications dès 1984), à partir des télécoms (SFR-Cegetel) – mené par Messier de son investiture en 1996 à son éviction en 2002 ; une partie est cédée à Lagardère Medias ; l’autre partie est redressée par J.-R. Fourtou (X60), avec J.-B. Lévy (X-Télécom-Mines) de 2005 à 2012 ; maintenant Vivendi appartient au groupe Bolloré.
    2 → la cession progressive par Messier des activités historiques (eau, environnement), sous le nom Veolia (actuellement dirigée par Antoine Frérot, X-Ponts).
    3 → la cession immédiate, en 1998 par Messier, des activités BTP (qui étaient dans le groupe CGE sous le nom de SGE Société Générale d’Entreprises, Sainrapt & Brice) ; elle prennent en 2000 le nom de Vinci, dirigé par Xavier Huillard (X-Ponts). Ce groupe est l’un des groupes les plus actifs en matière de PPP (partenariats privé-public) dans le domaine autoroutier notamment, poussant à de nombreux investissements sur fonds publics.

elf

  • Total (1er groupe français dans les classements) est un groupe tenu depuis sa création dans les années 1920 par les X-Mines[5]. Sa prospérité ne saurait faire oublier la déroute complète de l’autre groupe pétrolier français, Elf-Aquitaine, lui aussi tenu par les Mines (Guillaumat, Pecqueur qui fut dépassé par sa fonction), avec des intrusions de l’Inspection des Finances à sa direction (Chalandon, Ph. Jaffré). C’est bien Elf (plus que Total qui n’était que peu présent en Afrique) qui est à l’origine de la Françafrique[6]. Mais la déroute financière d’Elf est surtout due à l’un de ses dirigeants (le seul non issu du « sérail », cette fois-ci), Loïk Le Floch-Prigent, nommé par F. Mitterrand fraichement réélu, et qui préside l’entreprise de 1989 à 1993 – celle-ci ne se relèvera jamais de cette présidence, au point d’être absorbée par Total en 2000.
  • Airbus, groupe franco-allemand. Son premier co-président, Noël Forgeard (1998-2006, X-Mines) est impliqué dans une affaire de délit d’initié suite aux retards de livraison de l’A 380, d’ailleurs imputables à sa direction ; il est remercié en 2006, et toujours sous le coup de plusieurs enquêtes judiciaires (ici le concernant, voir aussi le détail chronologique de l’ « affaire EADS »)
  • p.m. épisode 4, avec les bérézinas financières suivantes :
    → Crédit Lyonnais (1988-1993 investissements immobiliers sous la présidence des IF Lévêque puis Haberer)
    → France-Télécom (investissements dans les nouvelles technologies, départ de l’IF Michel Bon 2002)
    → Société Générale (affaire Kerviel, départ de l’IF Bouton 2009)
  • p.m. épisode 4, avec les bérézinas industrielles suivantes :
    → Péchiney, le démantèlement d’un groupe (2002-2003), starring Jean-Pierre Rodier (Corps des mines, ancien conseiller industrie de P. Mauroy Premier ministre)
    → Areva, avec A. Lauvergeon (Corps des mines)
    → Alstom, Inspection des Finances (P. Bilger) puis Corps des mines (P. Kron) pendant 25 ans.

gan

Slogan du GAN : « C’est avec l’esprit libre qu’on avance »

  • Le groupe d’assurances GAN. On oublie d’autant plus ce désastre que la marque commerciale GAN existe toujours, au sein de Groupama. Dirigé par l’inspecteur des Finances François Heilbronner (1988-1994), nommé par J. Chirac et confirmé par le pouvoir socialiste, il accumule 20 milliards de francs de pertes, par des placements et rachats hasardeux résultant d’une politique agressive dans le domaine de l’immobilier (Libération les qualifie d’« errements insensés », article du 2 juillet 1998)[7]. Le groupe GAN est racheté par Groupama (entreprise née des assurances agricoles) – un peu comme le Crédit Lyonnais est racheté par le Crédit Agricole suite à sa déroute.

(à compléter bien sûr)


[1] L’histoire récente de l’industrie française (sur les 30 dernières années), groupe par groupe, ne semble pas être un sujet de recherche très développé. Mais nous ne demandons qu’à être détrompé.

[2] Nous reviendrons sur cette association, actuellement présidée par Pierre Pringuet (ex-PDG de Pernod-Ricard), qui, de manière significative, cumule cette présidence avec celle de l’Amicale du Corps des Mines, depuis 2015.

[3] Ceci a largement été documenté dans la presse, par exemple Libération, « Alcatel-Lucent : histoire d’un désastre industriel », 8 octobre 2013. On trouvera un plaidoyer pro domo de P. Suard dans Les Échos (avril 2015), cependant assez juste sur la gestion de son successeur S. Tchuruk.

[4] A la mort de Guy Dejouany (1920-2010), Le Monde du 15 novembre 2011 rappelle que « la succession de Guy Dejouany reste ouverte durant cinq ans, de 1991 à 1996 – le Sphinx prend un malin plaisir à bousculer ses barons ».

[5] Un essai historique intéressant, par l’auteur de Médiocratie, est paru en mars 2017 : De quoi Total est-elle la somme? Multinationale et perversion du droit, Dimedia.

[6] Avec notamment son premier président Pierre Guillaumat (XM, 1966-1977), ancien ministre de la Défense du général de Gaulle.

[7] Après son passage au GAN, F. Heilbronner a créé avec son gendre Iman Lahoud un fonds d’investissement qui fit faillite. Il fut mis en examen en 2002 pour « escroquerie en bande organisée », relaxé e, 2013 ; son gendre fut condamné à trois ans de prison avec sursis (source Wikipedia).

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